Tribune
| 27/10/2004

Editorial published in Les Echos, 27 October 2004. In French only.
Par PHILIPPE QUIRION, KARLA SCHOETERS, JOS DINGS ET STEPHEN BOUCHER
L'urgence de la situation
actuelle des transporteurs routiers, des marins pêcheurs, des agriculteurs
et de tous ceux affectés par l'envol des prix des produits pétroliers
ne doit pas empêcher une gestion à long terme de notre dépendance
vis-à -vis des carburants fossiles, par la réduction de notre consommation
et le développement des énergies renouvelables.
Certes, le gouvernement
français résiste à la tentation d'introduire, comme son prédécesseur
en 2000, une taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP) flottante,
qui lui avait valu les remontrances de la Commission européenne. A
L'heure où il annonce son intention de restituer les excédents de
TIPP et de TVA sur les produits pétroliers liés à l'envol de leurs
prix, où les ministres européens des Finances ne parviennent pas à
s'accorder sur la gestion de la soi-disant crise, et où divers secteurs
obtiennent des ristournes, les solutions envisagées visent plus à
satisfaire des revendications sectorielles qu'à réduire notre vulnérabilité
à la variation des prix du baril et à renforcer notre compétitivité
économique. Le gouvernement promeut une baisse européenne commune
de la TVA sur les produits pétroliers, les routiers et pêcheurs obtiennent
une baisse des charges, les agriculteurs une réduction sur le gazole
professionnel, et les bateliers auront probablement aussi gain de cause.
L'aide immédiate à
des secteurs en difficulté est parfois incontournable, mais, en prenant
la forme de subventions à la consommation d'énergie, elle ne fait
qu'aggraver le problème. La situation actuelle devrait pourtant faciliter
L'adoption de mesures structurelles. Que n'évoque-t-on Aujourd'hui
L'utilisation de l'excédent de TIPP et de TVA pour aider les coopératives
agricoles et de marins à suivre l'exemple du Danemark, où rebuts
de pêche et de laiteries et lisiers d'élevages sont valorisés par
transformation en méthane qui leur fournit chaleur et électricité ?
Pour renouveler les flottes de marins pêcheurs au profit de bateaux
moins consommateurs en gazole ? Le Parti socialiste propose une ristourne
de 4 centimes par litre de carburant, pour un coût budgétaire de 2,8 milliards
d'euros. Une telle somme investie dans les économies de chaleur dans
de nouveaux logements économiserait l'équivalent de 39 millions de
barils de pétrole. Les emplois possibles de ce type de l'excédent
de TIPP et de TVA sont nombreux, tels que soutien aux diagnostics thermiques
pour les b timents, à l'achat de chauffe-eau solaires et aux investissements
en énergies renouvelables, biocarburants certes, mais aussi éolien,
solaire et géothermie. Seules de telles mesures, notoirement génératrices
d'emplois, apporteront des réponses durables à la hausse tendancielle
des prix du pétrole, combinant bénéfices économiques, environnementaux
et sociaux.
Même si la « chasse
au gaspi » a été trop vite abandonnée à la fin des années 1980,
les citoyens américains consomment Aujourd'hui deux fois plus d'énergie
que les Européens. En termes relatifs, quand les prix augmentent, l'Europe
devient donc plus compétitive que les Etats-Unis. En investissant dans
L'efficacité énergétique, l'Europe peut aussi en retirer un réel
avantage compétitif.
Qui plus est, l'approche
« court-termiste » actuelle ne fait que renforcer l'incertitude sur
les prix des carburants et accentue notre vulnérabilité. En n'offrant
pas de vue à long terme, non seulement nous ne saisissons pas les opportunités
qui se présentent d'innover dans nos modes de production et de consommation
énergétique, mais nous compliquons l'introduction de telles innovations.
Le gouvernement doit expliquer que les records actuels, après une prochaine
baisse, seront tôt ou tard dépassés et qu'en réalité les prix
ne reflètent pas les coûts que les énergies fossiles imposent à
la société, notamment le réchauffement climatique et la pollution
atmosphérique. Seule une politique active de gestion de la consommation
- d'efficacité énergétique de nos appareils, habitations et véhicules
et de réforme de nos usages énergivores - permettra de gérer la transition
vers le modèle d'énergie chère qui s'annonce. Ceci impliquera
d'utiliser une part du produit fiscal dégagé pour permettre des
modes de vie moins voraces en énergie, par exemple en finançant des
logements sociaux en centre-ville afin de limiter l'étalement urbain,
ou en privilégiant les transports publics plutôt que de nouvelles
autoroutes.
Enfin, n'oublions pas
que la hausse des prix actuelle est surtout causée par la hausse de
la demande. Symétriquement, une baisse de cette dernière permettrait
de revenir à des prix plus faibles. Une bonne partie du coût des mesures
d'économie d'énergie serait ainsi payée par... les pays exportateurs
de pétrole. Une étude récente a même montré qu'une politique
axée sur les économies de pétrole et de gaz pourrait être menée
à un coût négatif pour les pays développés gr ce à la baisse
du prix des combustibles fossiles qu'elle entraînerait.
L'unilatéralisme des
décisions françaises ne doit pas non plus occulter la nécessité
d'une réelle coordination européenne. Les Etats membres ne doivent
notamment plus freiner les propositions de la Commission européenne,
quoique tardives et insuffisantes, d'harmonisation de la taxation
des produits énergétiques et du gazole professionnel qui favorisent
des modes de transport moins polluants.
Nous n'avons pas su
nous prémunir contre la volatilité des prix du pétrole après les
crises de 1973 et 1979. La situation actuelle est le test de la capacité
de nos gouvernants à mettre en oeuvre des politiques communautaires
coordonnées qui dépassent le court-terme et gèrent plus efficacement
la consommation d'énergie, seules à même de nous protéger du yo-yo
du prix du baril et de renforcer notre compétitivité internationale.
- STEPHEN BOUCHER
est maître de conférences à l'Institut d'études politiques de
Paris.
- PHILIPPE QUIRION
est président du Réseau action climat France.
- KARLA SCHOETERS
est directrice de Climate Action Network Europe.
- JOS DINGS
est directeur de la Fédération européenne pour les transports et
l'environnement.
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Stephen Boucher :