Nous signalons | 31/08/2006
Ayant débuté à Rio de Janeiro en 1999, le partenariat bi-régional Union européenne - Amérique latine et Caraà¯bes a pour ambition de mettre sur pied une coopération dont les deux objectifs prioritaires sont la cohésion sociale et l'intégration régionale. Le quatrième sommet UE-AMLATC, qui s'est tenu à Vienne le 12 mai 2006 et a réuni vingt-cinq pays européens et trente-trois pays d'Amérique latine et des Caraà¯bes, a permis de dresser un état des lieux de la coopération entre les deux entités. Malgré une préparation soignée, s'appuyant notamment sur un rapport de la Commission européenne de décembre 2005 intitulé « une association renforcée entre l'Union européenne et l'Amérique latine », le sommet a été jugé décevant. Cela tient surtout au déséquilibre entre les deux partenaires, en termes économiques notamment, et aux forces centrifuges qui menacent l'intégrité des blocs régionaux latino-américains, au premier rang desquelles se trouvent les accords de libre-échange proposés par les Etats-Unis. l'Union européenne soutient l'intégration régionale sud-américaine depuis des décennies, aussi bien dans le cadre de la CAN que dans celui du Mercosur. Ce dernier projet d'intégration régionale, qui associe l'Argentine, le Brésil, le Paraguay, l'Uruguay et le Venezuela est désormais le plus ambitieux à ce jour et fait davantage valoir la référence européenne (ouverture commerciale, attachement aux assises démocratiques, tarif extérieur commun, Cour chargée du règlement des différends...), sauf en matière institutionnelle. Pourtant, et au-delà de ces affinités électives, l'association entre l'UE-MERCOSUR se trouve pour l'instant au point mort et seuls des accords bilatéraux conclus par l'Union européenne avec le Mexique et le Chili sont à mettre à l'actif du rapprochement des deux régions.
Le continent sud-américain a connu au cours des décennies antérieures des transformations d'envergure. Le paradigme économique a laissé derrière les programmes d'industrialisation par substitution d'importations et l'ajustement structurel des années 1990. Misant désormais sur le pragmatisme, les stratégies économiques sud-américaines voient désormais dans le commerce le vecteur de croissance et de développement par excellence. à€ l'entrée du nouveau millénaire pourtant, un état des lieux du régionalisme sud-américain doit commencer par un constat : le degré d'intégration commerciale des deux grands blocs régionaux (CAN et MERCOSUR) ne s'est jamais véritablement remis de la tourmente financière de 1998. Cet indicateur, qui mesure la part du commerce régional dans le commerce total, se situe Aujourd'hui aux environs de 10% alors qu'il est de 66% pour l'Union européenne. l'élection de Lula et de Kirchner, qui avaient fait des professions de foi régionalistes, n'a donné lieu à aucune inversion de tendance. Trois raisons principales expliquent ce phénomène. Des raisons commerciales d'abord, qui poussent nombreux pays de la région à des pourparlers avec les Etats-Unis pour conclure des traités bilatéraux de libre-échange. La négociation sur une base individuelle - par opposition au projet de Zone de Libre-Echange des Amériques - fragilise les initiatives d'intégration régionale par une re-orientation du commerce vers le vaste marché américain ainsi que par l'imposition d'une régulation ambitieuse pas toujours respectueuse des intérêts des petits pays. Les raisons financières sont à chercher dans la fragilité des marchés émergents au cours des dix dernières années, qui a atteint le mouvement d'intégration régionale et obligé l'Argentine et le Brésil à prendre des mesures restrictives unilatérales pour protéger leurs économies, à commencer par des dévaluations. Les institutions du Mercosur constituent le dernier élément explicatif de cette paralysie : elles existent mais n'assument pas les fonctions pour lesquelles elles ont été conçues. Plus de la moitié des décisions adoptées par cette communauté régionale n'ont pas été transposées en droit interne par les Etats membres et ne s'appliquent donc pas. Les institutions apparemment plus solides de la CAN n'ont pas empêché sa délitescence. Dans les deux cas, les institutions existantes n'ont pas de fonds structurels à leur disposition pour organiser les transferts et les compensations que suppose l'émergence d'un véritable marché interne régional.
L'état des lieux ainsi présenté, sans analyse des nouvelles dynamiques à l'oeuvre, déboucherait sur un pronostic désabusé. Or, en prenant la mesure de ces forces nouvelles, et de ce qu'elles signifient pour l'avenir de l'intégration, on peut imaginer un renforcement des structures régionales au cours des prochaines années. La transformation du paysage politique est la première donnée nouvelle qui saute aux yeux. Mais la vague progressiste actuelle a deux composantes, celle d'un populisme imprévisible, souvent associé à l'apparition d'une structure d'intégration régionale nouvelle, l'Alternative Bolivarienne pour les Amériques (ALBA), groupant la Bolivie, Cuba et le Venezuela, et celle d'une social-démocratie à l'européenne plus respectueuse de l'orthodoxie financière et monétaire. l'émancipation sud-américaine en matière économique est Aujourd'hui le résultat d'un rel chement de la tutelle des institutions financières multilatérales après la crise argentine de 2001, et elle est d'autant plus vigoureuse qu'elle repose sur une situation économique qui s'est considérablement améliorée. Ce qu'on appelle les « fondamentaux » (équilibres de la balance des transactions courantes, du budget, des prix, niveau des taux d'intérêt...) n'ont jamais été aussi bons depuis des décennies. Les effets positifs de la hausse des prix des matières premières, entraînée par la demande asiatique, l'ont largement emporté sur les effets négatifs.
Pour donner une assise crédible à un plan d'action en faveur de l'intégration régionale, il faudrait commencer par s'interroger de nouveau sur le rôle qu'elle joue, ou qu'elle pourrait jouer, dans le développement économique régional et comme instrument pour favoriser l'insertion du continent dans l'économie mondiale. Le référentiel qui avait animé l'intégration de pays comme l'Argentine et le Brésil a sensiblement changé de celui qui était à l'oeuvre dans les années 1990. De même, l'intégration commerciale se construit sur un terrain nouveau, dans lequel des concurrents asiatiques de poids tels que l'Inde ou la Chine font leur entrée en scène, non seulement au niveau planétaire, mais également de l'Amérique Latine. Il conviendrait de poursuivre en s'interrogeant sur le rôle de la régulation régionale. Quel est l'impact des normes commerciales mondiales et comment peuvent-elles trouver leur place dans les projets d'intégration ? l'Amérique du Sud a-t-elle les moyens de peser sur l'élaboration de normes commerciales qui ont, à tort ou a raison, été décriées comme peu favorables aux pays émergents pendant les années 1990 ? Il y aurait lieu de s'interroger enfin sur les institutions les mieux adaptées à une politique d'intégration alors que nombreux sont les projets concurrents en la matière. En fin de compte le difficile cheminement des institutions régionales n'est que le reflet de la pauvre qualité des institutions publiques latino-américaines. Dès lors les questions de l'intégration régionale et de la qualité des institutions démocratiques semblent être étroitement liées. Les réponses à ces questions pourraient servir d'éléments pour la construction de scénarios illustrant les différentes formes que pourrait prendre l'intégration régionale sud-américaine dans les années à venir.
C'est à ces questions que s'emploie de répondre pour Notre Europe l'équipe de chercheurs coordonnée par Alvaro Artigas (Sciences-Po Paris/CERI) dans le cadre des études de Notre Europe sur les dynamiques d'intégration régionale.
Le rapport complet sera disponible sur le site de Notre Europe en septembre 2006.