Tribune | 03/09/2006
Editorial, paru dans le journal LE SOIR, 10 MARS 2006
Que décideront les ministres des affaires étrangères réunis à Salzbourg
sur l'initiative de l'Autriche les 10 et 11 mars pour relancer la
politique de l'UE dans les Balkans ?
Dix ans après Dayton, six ans après l'intervention de l'OTAN pour
mettre fin aux violences au Kosovo, les guerres de succession
yougoslaves paraissent bien terminées, mais la succession yougoslave
elle-même reste en un sens toujours ouverte. Un référendum doit se
tenir au Montenegro au mois de mai sur le maintien ou non de l'union
avec la Serbie. Le statut final du Kosovo n'est pas encore arrêté, même
si tout porte à croire qu'il entérinera la dissolution du lien avec la
Serbie. Les peuples identifiés par les trois grandes confessions de
Bosnie-Herzégovine ne sont pas près de se réconcilier. Les procédures
engagées devant le tribunal de La Haye contre les criminels de guerre
présumés sont loin d'avoir toutes abouti.
Pour l'Union européenne, principal
partenaire politique, économique et commercial des pays des Balkans
occidentaux, le moment est opportun de faire le point. l'Autriche
préside le conseil et a toujours porté un intérêt marqué aux Balkans.
De plus, le processus de désintégration auquel nous avons assisté
depuis quinze ans touche à sa fin : on imagine mal de nouvelles
sécessions après la détermination des statuts futurs du Monténégro et
du Kosovo. Le pendule est probablement en fin de course et l'amorce de
son retour devrait correspondre à l'avènement d'une phase de
réintégration : le tout est de savoir comment donner à ce mouvement la
forme qu'il convient.
L'UE dispose d'un atout incomparable,
la perspective de l'adhésion, ouverte par le Conseil européen de
Salonique de 2003, une perspective unificatrice qui lui donne le
pouvoir de peser sur le choix des grandes orientations des politiques
intérieures et extérieures de ses partenaires balkaniques.
L'observation de l'actualité laisse penser que l'Union n'a pas toujours
usé de ce levier comme elle aurait pu le faire et qu'elle a déjà laissé
passer plusieurs occasions d'agir qui ne se représenteront peut-être
plus.
Il convient tout d'abord de mettre en
place un plan d'action pluriannuel à vocation régionale. l'adhésion à
L'Union européenne suppose une adhésion préalable à ses valeurs et à
ses méthodes. Or, par bien des côtés les guerres de succession
yougoslaves s'analysent d'abord comme le rejet brutal de ces valeurs et
de ces méthodes, donc comme un éloignement. La fin du communisme en
Yougoslavie a correspondu à une poussée de fièvre nationaliste comme
nulle part ailleurs en Europe.
A quoi pourrait ressembler un plan
d'action pluriannuel à vocation régionale associant les Etats des
Balkans occidentaux et leurs partenaires de l'Union européenne ? Les
finalités d'un tel plan, à distinguer de ses objectifs à portée
intermédiaire, concernent aussi bien les individus que les
collectivités étatiques. s'agissant des individus, il faut viser l'
« empowerment », C'est-à -dire la formation de citoyens actifs, informés
et responsables là où, Aujourd'hui encore, la place de l'individu dans
la société est d'abord fonction de son appartenance à une communauté.
L' « empowerment » devrait aller de pair avec le renforcement du
capital social, C'est-à -dire avec le développement de la confiance
mutuelle et de la capacité à travailler ensemble pour atteindre un
objectif commun, deux qualités qui font gravement défaut chez les
peuples des Balkans occidentaux. s'agissant de la collectivité
étatique, la finalité devrait être le passage du souverainisme exacerbé
qui a caractérisé ces quinze dernières années à l'idée d'une
souveraineté partagée. La disparition de Tudjman, l'arrestation de
Milosevic et, à un degré moindre, la mort d'Izetbegovic, faciliteront
les évolutions nécessaires, tout comme le fait que Mladic et Karadzic
restent en liberté les contrarient.
A ces finalités pourraient être
associés des objectifs de portée intermédiaire. Il faut, en
schématisant, imaginer un mouvement d'intégration régionale qui ferait
pendant à la désintégration politique à laquelle nous assistons depuis
quinze ans. Les objectifs économiques pourraient prendre la forme d'un
marché unique s'appuyant sur des régulations communes et sur une union
douanière avec l'UE. Le marché unique pourrait être complété par une
union des paiements et par une monnaie unique. Après les événements de
la dernière décennie, l'UE est en droit de demander à ces nouveaux
postulants de lui administrer la preuve qu'ils sont désormais disposés
à coopérer. Un autre objectif prioritaire a trait à la sécurité des
biens et des personnes. Cela suppose la mise en commun de ressources
pour une coordination étroite entre forces de l'ordre et sans doute
aussi pour la mise en place d'une police judiciaire à l'échelle
régionale à l'instar de ce qui a été fait en Bosnie-Herzégovine par
Lord Ashdown. La coopération avec la Cour de La Haye ne doit pas
souffrir d'exception. La formation des forces de l'ordre et des
magistrats pourrait également être conçue de manière régionale comme il
est envisagé de le faire pour les administrateurs civils. Un mandat
d'arrêt régional viendrait compléter la panoplie. Ce n'est qu'ainsi
qu'on pourra lutter efficacement contre une corruption qui se joue des
frontières. La sécurité en matière de droits de propriété doit
s'appuyer sur une refonte complète du cadastre, laquelle est déjà
engagée.
L'UE a jusqu'ici largement failli dans
L'accomplissement de ses missions dans les Balkans. La présidence
autrichienne a raison de remettre la question à l'ordre du jour. C'est
aussi sur ses marches balkaniques que l'Union peut contribuer à la paix
et la prospérité européennes.
Lire le policy paper "Balkans occidentaux : renforcer l'approche régionale de l'Union
européenne ".
Articles de
Bertrand de Largentaye :