Tribune | 14/01/2008

Dans un point de vue récemment publié dans La Tribune, Stephen Boucher de Notre Europe et Thierry Alleau de l'Association Française de l'Hydrogène alertent les autorités françaises sur le risque que la France se fasse distancer par les Etats-Unis et l'Asie dans le développement des solutions énergétiques liées à l'hydrogène. Cet avertissement vaut pour toute l'UE. Comme pour d'autres technologies énergétiques promettant potentiellement un avenir moins pollué, l'UE a le potentiel d'être leader, mais souffre d'indécision et d'une trop grande dispersion des moyens nationaux. La Commission présentera des idées sur le financement des technologies à faible intensité carbonique au cours de 2008. Espérons que moyens et volonté seront à la hauteur des enjeux.

Texte

En janvier 2005, nombre d'industriels entendaient avec soulagement le président Jacques Chirac mentionner pour la première fois la nécessité de développer une filière française de l'hydrogène et des piles à combustible. Depuis, très peu de déclarations officielles, une référence d'une ligne seulement dans la synthèse de 108 pages du Grenelle de l'environnement. La France passe-t-elle à côté d'un enjeu écologique et industriel majeur ? Ou a-t-elle raison de rester prudente ?

Certes, des budgets existent et nos équipes de recherche sont du meilleur niveau mondial. Une cinquantaine de projets de recherche sont en cours en France, et une douzaine d'autres seront prochainement sélectionnés par l'Agence nationale de la recherche. Malgré cela, le fossé s'élargit avec d'autres pays. Les Etats-Unis, le Canada, la Corée du Sud, le Japon et, récemment, la Chine ont pris une longueur d'avance.

Sur le plan européen, la Commission a pris la mesure de l'enjeu. Elle a lancé en octobre dernier une ambitieuse "Initiative technologique commune" (JTI), permettant des partenariats public-privé autour de l'hydrogène énergie, dotée de près de 500 millions d'euros sur sept ans.

L'industrie française a les qualités nécessaires pour être au rendez-vous. Mais quid de la volonté politique ? Certains répondront que l'avenir de l'hydrogène en tant que vecteur d'énergie est incertain, parce qu'il serait dangereux, cher, difficile à fabriquer et à stocker, et que son bilan environnemental serait mauvais, car il est aujourd'hui extrait du gaz naturel. Ils n'ont qu'en partie raison.

Certes, l'hydrogène, comme tout combustible, présente des risques, mais ils ne sont pas plus élevés qu'avec le gaz naturel. Certes, il est plus cher que l'essence ou le fioul hors taxes, mais son développement ne fait que débuter et il est déjà moins cher que ces mêmes combustibles, toutes taxes incluses. Certes, son stockage est plus complexe que celui des carburants fossiles liquides, mais la technologie propose déjà des solutions.

Le constat partagé aujourd'hui entre experts tend vers un réalisme pragmatique entre le scepticisme exagéré des uns et l'optimisme irréaliste des autres, car l'hydrogène a au moins deux atouts maîtres. C'est potentiellement une solution pour réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre des transports. L'hydrogène "propre" n'est pas difficile à fabriquer, soit à partir des fossiles avec séquestration du CO2, soit à partir des renouvelables ou du nucléaire par électrolyse de l'eau. L'hydrogène est d'ailleurs le moyen de développer les énergies renouvelables, car il permet de stocker l'énergie produite de manière intermittente par le vent, le soleil ou les marées.

Comment interpréter l'apparente timidité officielle ? S'agit-il d'une décision stratégique de miser prioritairement sur le nucléaire ? Si tel est le cas, il faut comprendre que l'hydrogène est un vecteur d'énergie complémentaire du nucléaire. Il peut être produit de manière abondante en heures creuses sans CO2. La raison serait-elle que nos dirigeants, d'abord séduits, ont réalisé que le développement à grande échelle, en particulier dans le domaine automobile, se situait au-delà d'un horizon - politiquement long - de quatre ou cinq ans ? Si oui, notons que des applications de l'hydrogène sont déjà sur le marché : électronique nomade, deux-roues, production d'électricité et chaleur...

S'il est notoirement difficile de prédire l'avenir dans le domaine énergétique, il est possible de l'infléchir. Les bénéfices de l'hydrogène ne seront pas visibles tant que l'on n'aura pas atteint une phase industrielle massive. Or, une diffusion large ne verra le jour que soutenue par une volonté politique très forte. Si l'on ne s'en donne pas les moyens, les solutions permises par l'hydrogène resteront longtemps cantonnées à des domaines restreints. Elles risquent même de nous être imposées par d'autres pays au détriment de notre industrie.

Que faire ? Il faut d'abord taxer les émissions de gaz à effet de serre. La présidence française de l'UE offre l'opportunité de faire progresser ce débat. Une telle taxation facilitera la production d'hydrogène accompagnée d'une séquestration sûre du carbone ou à partir d'électricité renouvelable ou nucléaire. L'Etat doit ensuite augmenter les fonds alloués à l'innovation énergétique et diversifier leur distribution. Enfin, il faut dynamiser la politique industrielle française de l'hydrogène, sans exclure des usages qui ne sont pas nécessairement associés à la pile à combustible, comme son insertion progressive dans le gaz naturel.

Non, l'hydrogène n'est pas la réponse universelle à tous nos besoins énergétiques. Mais il fera partie du bouquet des solutions comme vecteur, en complément de l'électricité et des biocarburants. A condition de s'en donner les moyens.




Articles de Stephen Boucher :
    Faire suivre à un ami     Tribunes
L'auteur
Stephen Boucher a pris de nouvelles fonctions à la European Climate Foundation en tant que Directeur de programme, politiques européennes du climat à la European Climate Foundation. Stephen Boucher a été alternativement consultant en matière de politiques énergétiques, conseiller pour les affaires européennes et internationales auprès de la vice-première ministre et ministre fédérale belge de la mobilité, et consultant en lobbying à Bruxelles et Londres.
Projet