Tribune | 02/12/2009 

Interview accordé au journal Le Monde du 2 décembre 2009.

A l'occasion du 20e anniversaire de la Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux, Jacques Delors, président de la Commission européenne de 1985 à 1994 et président de Notre Europe, association qui promeut "l'unité européenne", rappelle la nécessaire prise en compte des droits sociaux. Dans une déclaration adoptée lundi 30 novembre à Bruxelles, il demande que "les droits fondamentaux soient traités à égalité avec les règles de la concurrence et les libertés économiques". Par ailleurs, il juge que l'Union doit se garder de la tentation populiste.

Existe-t-il un risque de repli nationaliste en Europe ? Quelle est votre réaction au vote suisse contre l'édification de minarets ?

En Suisse, la confusion entre la religion et les règles sociales est inadmissible. Il faut respecter les croyances de chacun. La mondialisation, que je considère comme globalement positive malgré des risques et des faiblesses à compenser, a conduit les pays européens à se replier sur eux-mêmes. Les gens n'estiment plus avoir de communauté de destin et l'Union doit faire attention à ne pas faire preuve de populisme et à ne pas instrumentaliser l'immigration. Car, même en se plaçant sur un terrain strictement réaliste, cette Europe vieillissante aura besoin de millions de travailleurs immigrés.

Que pensez-vous de la politique du ministre Eric Besson ?

Je suis vraiment choqué. On joue sur les réflexes les plus élémentaires pour essayer de gagner des voix. Le débat sur l'identité nationale est une innovation électorale. La France, c'est plus qu'une géographie, plus qu'une histoire, c'est un ordre humain, un idéal auquel on adhère, un vouloir vivre ensemble.

L'Europe sociale n'a-t-elle pas montré ses limites dans son rôle de bouclier contre la crise ?

Les limites de l'Europe sociale datent d'avant la crise. L'échec principal date de 1993 quand les gouvernements n'ont pas appliqué les prescriptions du Livre blanc sur la croissance, la compétitivité et l'emploi. Le texte était prédictif puisqu'il abordait les questions d'environnement, d'organisation urbaine, donnant des orientations pour les politiques nationale et européenne. Mais nous n'étions pas encore dans la mondialisation généralisée avec l'émergence d'un nouveau marché du travail et d'un nouveau rapport de forces entre capital et travail. Dans ce contexte, il faut donner un coup de pouce aux syndicats, car il ne peut y avoir de démocratie, sans un dialogue et des compromis entre capital et travail. Mon triptyque, lors de ma présidence, était : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce et la solidarité qui unit. Le bât blesse sur la coopération. Contre la crise, l'Union européenne (UE) a joué les pompiers, arrosé le feu, mais avec vingt-sept compagnies différentes. Avec plus de coopération, les gouvernements auraient réagi différemment, avec une action plus européenne. Additionner les programmes ne suffit pas...

 

Lire l'article sur le site du Monde




Articles de Jacques Delors :
    Faire suivre à un ami     Tribunes
L'auteur
Jacques Delors a présidé la Commission européenne de 1985 à 1995. En octobre 1996 il a créé le Groupement d’études et de recherches Notre Europe, dont il est aujourd’hui le président fondateur. De mai 2000 à juillet 2009, il fut également président du CERC – Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale. Assistantes : Ute Guder et Christelle Vasseur Conseiller : Jean-Pierre Bobichon.