« L’impossible défi. La politique de communication
de l’Union européenne »,
Eric Dacheux, Paris, CNRS Editions, 2004.
Morgan Lahrant
octobre 2005
Voilà
un livre qui, à la lumière du 29 mai, prend une résonance et une actualité
nouvelles. Car si le titre de cette recherche publiée à la veille de
l'élargissement de mai 2004 pouvait laisser penser à une analyse universitaire
de la politique de communication de l'Union, son contenu, quoique parsemé de
références scientifiques, se veut résolument politique, parfois même engagé. Sa
toile de fond: la difficile émergence d'une scène publique européenne et, cause
et conséquence de cette dernière, la disparition de toute utopie européenne. Se
pose dès lors au fil de ces 120 pages la question récurrente de ce que Pascal
Lamy nomme "l'habitation de la maison Europe" et du rôle que peut
jouer la communication politique européenne dans la démocratisation de cette
communauté de destin. Si l'auteur, chercheur au CNRS, apporte quelques éléments
de réponse, il est certain que le récent débat référendaire doit nous inciter à
aller plus loin dans cette réflexion.
Quel
que soit le lieu ou l'espace, la communication n'est
jamais une activité naturelle. En tant que construit social renvoyant à des
codes culturels, elle fournit les éléments pour comprendre l'Autre, pour
interpréter une réalité sociale, pour penser l'identité commune. Penchant sans
cesse entre normativité et fonctionnalité, la communication est inéluctablement
liée à la relation entre celui qui l'émet et celui qui la reçoit, d'où son
inexistence ontologique. Aussi est-il compréhensible, selon l'auteur, que la
communication de l'Union soit rendue plus difficile par le caractère
interculturel des peuples européens ainsi que par un certain nombre de
problèmes structurels propres à l'Union (technicité des informations, manque de
moyens humains, absence de médias de masse généralistes et, last but not least, absence de langue
commune). A ceci convient-il toutefois d'ajouter les erreurs spécifiquement
commises par les autorités européennes, que ce soit l'affichage ambitieux
d'objectifs qui, tardant à se réaliser, provoquent rancœur et désillusion, le
développement d'une rhétorique de l'inéluctable, source de désintéressement et,
de façon plus fondamentale, l'ignorance d'un principe de base qui veut que ce ne
soit pas les "médias qui engendrent une société, mais la société qui
engendre des médias" (p.57). De sorte qu'en postulant un effet
d'entraînement par des campagnes de communication, au demeurant mal conçues,
les autorités européennes n'ont fait que perpétuer, et dans certains cas
agrandir, le fossé qui s'est creusé entre les institutions de l'Union et ses
citoyens.
Pour
innovante qu'elle soit cette thèse ne collerait pas autant à l'actualité si
elle ne se couplait à une réflexion plus large sur la difficile émergence d'un
espace public européen et sur sa dimension identitaire consubstantielle,
c'est-à-dire la disparition de toute utopie européenne. Car, la paix acquise,
l'intégration européenne n'a plus été en mesure d'offrir d'autres perspectives
que celle d'un grand marché intérieur et d'une monnaie commune. Par une étrange
stérilisation, le souffle européen s'est mu en une idéologie, celle du
libéralisme et de la société de l'information, donnant naissance par réaction,
selon l'auteur, à tous les mythes populistes et xénophobes, seule tentative
restante pour "réenchanter" le monde. En
absence d'utopie projetant dans l'avenir et d'espace public pour la manifester
et la débattre, l'Union européenne est perçue au mieux comme lointaine et
décalée, au pire comme illégitime.
En
liant la question transversale de la communication à celle de la légitimité de
l'Union, Eric Dacheux a, par une remarquable
prescience, pointé du doigt deux caractéristiques majeures du débat sur le
Traité constitutionnel: l'incapacité des partisans du "oui" à faire
entendre leur message d'une part et la montée aux extrêmes, qu'ils soient de
gauche ou de droite, d'autre part. Si l'on peut critiquer certains des remèdes
qu'il préconise, notamment sa foi peut-être excessive dans les associations
comme moyen de régénération de l'utopie européenne, son analyse et son
diagnostic demeurent une contribution éclairante pour répondre au mal-être
actuel de l'Europe.